Envoyer de l’argent au pays, à quel prix ?

Le 16 juin dernier, on célébrait ( ?) la Journée internationale des transferts de fonds. On parle de 550 milliards de dollars en 2019, envoyés par 200 millions de personnes expatriées à travers le monde. Une affaire d’argent, donc, mais bien plus que cela.

Piocher dans ses économies

Tuong-Vi a fini par se résoudre à découvrir le Vietnam par ses propres moyens. Sa mère, née à Paris et « plus parisienne que vietnamienne », n’y avait jamais mis les pieds et ne semblait pas pressée de découvrir la terre ancestrale. Mais au bout de son troisième voyage, Tuong-Vi a décidé d’embarquer sa maman avec elle. Dans le très émouvant film documentaire « Le retour à la terre » qu’elle en a tiré, on voit sa mère préparer des enveloppes pour la famille, se demander s’il vaut mieux donner 200 euros ou 300 dollars, convertir les montants en dongs et tenter d’estimer le niveau de vie local. « J’ai appris à cette occasion qu’elle envoyait régulièrement de l’argent, à une famille qu’elle n’avait pourtant jamais rencontrée », témoigne Tuong-Vi dans l’épisode 6 de Joyeux Bazar.

Extrait du film "Le retour à la terre" de Tuong-Vi Nguyen Long

Pourquoi pioche-t-on dans ses économies en faveur de personnes plus ou moins proches, qu'on n'a plus revues depuis l'enfance, voire qu'on n'a jamais rencontrées ? Qu'est-ce qui se joue ? Probablement la culpabilité de celui.celle qui est parti.e, qui a accès à une meilleure vie en Occident, mais aussi le besoin d'appartenance, de montrer que même en étant loin, on reste un.e membre du groupe. Dans l’épisode 26 de Joyeux Bazar, l’universitaire et spécialiste des diasporas Maboula Soumahoro pose la question de manière crue : « est-ce que tu envoies de l’argent au pays et tu es bien vu.e de la communauté, ou est-ce que tu mènes ta petite vie égoïste de Français.e bien intégré.e ? Est-ce que tu es devenu.e un.e Blanc.he ? ». Ces questions révèlent à suffisance le conflit de loyauté de certain.e.s multiculturel.le.s, mais elles vont encore plus loin, puisqu’elles codent aussi le fait d’ « envoyer de l’argent » comme une pratique non-blanche. On peut en effet imaginer que les "remises migratoires" (le terme employé par la Banque mondiale), qu'elles s'effectuent chaque mois ou pour contribuer à un mariage - sont plus fréquentes dans des contextes de multiculture Nord / Sud que Nord / Nord.

Une manne pour les pays du sud, et un business florissant

Pour la nouvelle génération de Viet-kyu (Vietnamien.ne.s de l’étranger) dont fait partie Tuong-Vi, la contribution au mieux-être de la famille et au développement du pays doit se faire autrement. Les jeunes préfèrent investir au pays pour créer des emplois, comme c’est le cas pour Officience, entreprise de la tech fondée par deux Franco-vietnamiens et qui emploie 300 personnes sur place.

Une tendance encore minoritaire cependant car, en 2019, les transferts de fonds en provenance des diasporas ont dépassé pour la première fois les investissements par les entreprises étrangères. Ce sont 550 milliards de dollars envoyés, qui représentent pour certains pays la première source de financement extérieur : le Mali a reçu cette année-là près d’un milliard de dollars, soit 5% de son PIB ! D’après la Banque mondiale, l’accroissement des inégalités et les conséquences du réchauffement climatique devraient augmenter encore ces flux financiers. D’ailleurs, le repli important prévu en 2020 en conséquence de la pandémie du Covid-19 n’a pas eu lieu. Les diasporas ont malgré tout continué à assurer leur rôle de pilier de la famille.

Tuong-Vi a découvert que sa mère envoyait chaque mois de l'argent au Vietnam
Tuong-Vi a découvert que sa mère envoyait chaque mois de l'argent au Vietnam

Après les mandats postaux – pratiques dans des pays où le taux de bancarisation est faible – et les envois par Western Union, ces dernières années de nouveaux acteurs et / ou modèles économiques ont émergé, tels que RIA et Moneygram. Leurs réseaux dans les villes occidentales consistent essentiellement en des cybercafés et autres magasins d’alimentation « exotique ». Un maillage souvent dense et, surtout, des lieux naturellement fréquentés par la population cible (des deux côtés du comptoir) pour communiquer par téléphone avec la famille au pays, réaliser des travaux informatiques et administratifs, ou encore recharger un compte mobile. Moins intimidants qu’un bureau de poste, ces lieux ont leurs propres codes : ainsi, on ne parle pas du taux de commission prélevé par l’opérateur (7% en moyenne d’après la Banque mondiale, et jusqu’à 9% notamment vers l’Afrique subsaharienne !), on dit directement quelle somme va être reçue par le.la destinataire. Après tout, c’est le plus important…

Si cet article vous a plu, vous voudrez peut-être lire "Vivre à l'étranger quand sa famille est dans un pays en guerre", qui traite aussi du conflit de loyauté pour les personnes expatriées.

Et d'ailleurs, la sémantique, étant souvent plus politique qu'elle n'en a l'air, nous nous sommes demandé s'il valait mieux dire 'expatrié.e.s' ou 'migrant.e.s', et quelles lignes de démarcation séparent ces deux termes...

Image de couverture : Photo de Nathan Dumlao via Unsplash

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