Vivre à l’étranger quand sa famille est dans un pays en guerre

Comment construit-on sa vie ici quand là-bas, à quelques milliers de kilomètres, la famille et les souvenirs d’enfance sont menacés de destruction ? Trois regards, trois réponses peut-être (mais pas sûr).

L’indifférence de la communauté internationale

Qui est au courant de ce qui s’est passé l’automne dernier en Arménie ? Les médias ont relayé les attaques de l’Azerbaïdjan dans la République autoproclamée du Haut-Karabakh, soutenue par l’Arménie après s’être désolidarisée de l’Azerbaïdjan en 1991. Mais Lusine (prononcer [lou-ci-né]) estime que la communauté internationale est restée relativement silencieuse. Dans l’épisode 25 de Joyeux Bazar, cette Arménienne vivant en France exprime sa révolte et son impuissance : « Un jour, on se réveille, et c’est la guerre. Des hommes se battent contre des drones. Et tout le monde s’en fout ».

"Peut-être qu’on ne reverra plus mon frère, je ne pourrai pas me le pardonner si je n’y vais pas"

Lusine, arménienne et française, épisode 25

Lusine a quitté Paris quelques jours avant le deuxième confinement, au risque de ne pas pouvoir revenir. « Aucune importance pour moi. Mon frère a été appelé, peut-être qu’on ne le verra plus, je ne pourrai pas me le pardonner », se dit-elle alors. Son frère avait déjà effectué en 2012 le service militaire obligatoire de deux ans, mais les Arméniens peuvent être rappelés au front à n’importe quel moment jusqu’à l’âge de 55 ans. Alors que ses parents lui demandaient de rester en sécurité en France, Lusine est rentrée au pays pour être auprès d’eux. « Mon côté français me disait ‘tu as ton travail, tu ne peux pas partir’, mon côté arménien me disait ‘tu ne peux pas abandonner ta famille’ ».

Prendre de la distance pour se préserver

Les parents de Serge ont rejoint la France à la fin années 1950 après avoir fui le régime de Ceausescu. Yougoslave dans son village vendéen, Français pendant les étés en Serbie, il a peu à peu apaisé la question identitaire, quand la guerre des Balkans éclate en 1991 : « j’ai décidé de me désintéresser de l’actualité pour me protéger, ne pas devoir prendre position. J’ai continué à mener ma vie. Avec un peu de culpabilité… », explique-t-il dans l’épisode 11. Le conflit le rattrape en 1999 lorsque l’OTAN se met à bombarder Belgrade, lorsque cette France qui a accueilli ses parents fait pleuvoir des bombes sur son pays d’origine.

Quant à moi, au printemps 2020, alors que j’étais confinée en France, protégée par un système hospitalier solide, des soins gratuits le cas échéant et des mesures de soutien pour mon activité professionnelle, je pensais à ma famille qui vit au Cameroun. Une anxiété qui a engendré un texte, à lire dans la revue Frictions ou à écouter dans Joyeux Bazar.

A la fois bénéficiaires et victimes de la géopolitique

Pour Maboula Soumahoro, spécialiste des diasporas noires qui a publié en 2020 Le Triangle et l’Hexagone, les situations de crise ne font qu’exacerber un tiraillement qui est permanent chez tou.te.s les déraciné.e.s. Dans le cas particulier des diasporas issues d'un Sud de la planète et vivant dans un Nord, elle estime que « nous bénéficions indirectement des politiques impérialistes et néocoloniales menées par [le pays d'accueil] à l’étranger. Et, parfois, ces politiques affectent les pays dont sont originaires nos parents et aïeux ».

Un sujet que l’intellectuelle française et ivoirienne développe de manière plus personnelle dans l’épisode 26 de Joyeux Bazar : « on sait la valeur d’un passeport français à travers le monde. Je peux aller facilement d’un endroit à l’autre, alors que des personnes de ma propre famille ne peuvent pas bouger, et rêvent de la France. Les causes de l’immigration ou des sans-papiers ne sont pas en ce qui me concerne des causes politiques, ce sont des problématiques intimes, ce sont nos cousines, nos cousins ». L’entre-deux identitaire implique alors d’apprendre à vivre au quotidien avec le sentiment de culpabilité. Haut les cœurs !

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